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mercredi 27 mai 2026

 La Médiocratie: Gestionnaires-Universités-Paradis Fiscaux

Dans un tel contexte, les gestionnaires de l'université basculent progressivement dans des opérations à la limite de la légalité, si elles ne sont pas tout a fait illicites. En écho aux scandales qui secouent les institutions politiques illégalement financées par des intérêts mafieux actifs dans le domaine de la construction, le professeur de philosophie de l'Université de Montréal Michel Seymour fait un véritable travail de veille, ne manquant jamais une occasion de rappeler que la plupart des investissements faits dans le secteur de la recherche de la part des universités et du gouvernement québécois ces dernières années concernent l'immobilier, que ce soit les deux hôpitaux universitaires, l'immeuble de l'Université de Montréal sur le site de la gare de triage à Outremont, l'îlot Voyageur de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et une tour que souhaite éventuellement faire pousser la même institution près du Quartier des spectacles, à quoi on peut ajouter tous ces immeubles que les universités font construire à l'extérieur de leur giron, comme l'Université de Sherbrooke à Longueuil ou l'Université de Rimouski à Lévis, pour mener une vaine concurrence à des institutions qui se disputent un même public. Et on ne parle pas des revenus faramineux que se versent les administrateurs de différentes universités :

Radio-Canada estimait en mars 2012 que les recteurs des universités québécoises touchaient en salaires et avantages divers plus d'un demi-million de dollars par année, tandis que dans des pays comme la France, le traitement oscille entre 60 000 et 150 000 euros. Les recteurs nord-américains font comme si les standards outranciers des conseils d'administration de multinationales les concernaient.

Il y va sinon de ratés spectacu-laires, jusque dans les paradis fiscaux les plus sulfureux. C'est que l'université fait confiance en priorité aux diplômés qu'elle forme pour conduire ses destinées... L'administration a fait perdre au Régime de retraite de l'Université de Montréal (RRUM) 100 millions de dollars, en confiant ce montant à un gestionnaire des îles Vierges britanniques.

Directeur des placements de l'Université au moment des faits, entre 1998 et 2000, Germain Bourgeois a placé à cinq occasions des fonds de la caisse de retraite appartenant aux 10 000 employés de l'institution dans un fonds de couverture (hedge fund) des îles Vierges britanniques géré par le Lancer Group, également présent au Delaware, un État américain agissant aussi comme paradis fiscal. Le gestionnaire du fonds, Michael Lauer, a surévalué les placements qu'il a faits en réalité, jusqu'à ce que l'ensemble du trésor dispa-raisse. L'Université ne fait pas partie des seuls nigauds dans l'affaire. La Ville de Laval s'est également fait avoir, tout comme des entités privées : « Bombardier, la Fondation Lucie et André Chagnon, Desjardins, la Banque Nationale et l'École polytechnique ont aussi été convaincus d'investir dans ces fonds, selon des documents, apparemment tous sur les conseils du même Germain Bour-geois. Au total, c'est plus d'un demi-milliard d'investissements québécois qui auraient été confiés à Lauer », écrit le journaliste Jean-François Cloutier du Journal de Montréal le 14 avril 2014. Ces fonds ont tous dispa-ru. Les manœuvres du Lancer Group font déjà l'objet d'une plainte aux États-Unis par la Security Exchange

Commission (SEC) - le gendarme américain de la Bourse. La firme a finalement dû payer une amende de 62 millions de dollars, sans être toutefois formellement accusée de fraude... Les îles Vierges britanniques sont un lieu de prédilection de la piraterie financière, ce que l'institution saurait si ceux qui ont été formés chez elle avaient appris à les critiquer plutôt qu'à les utiliser. Le « Secrecy Index », établi par le réseau international Tax Justice Net-work à propos de l'absence de reddition de compte dans différentes législations, présente les îles Vierges britanniques comme un régime ultra-permissif où le secret bancaire et l'absence de lois substantielles couvrent tout fraudeur qui y évolue.

Les très nombreuses sociétés qui s'enregistrent dans ce petit archipel y ont massé, selon le Fonds monétaire international (FMI), 615 milliards de dollars, quoiqu'en dernière instance il soit impossible de vérifier si cette donnée rend vraiment compte de l'ampleur des fonds qui se concentrent dans ce paradis fis-cal. Le Tax Justice Network qualifie cette législation d'une des plus nuisibles au monde. C'est par ce repaire - jadis prisé par le camp serbe de Slobodan Miloševic - que des investisseurs dans l'immobilier chinois tels que Deng Jiagui, le beau-frère du président Xi Jinping, font transiter des fonds illicites selon Le Monde (21 janvier 2014). C'est aussi par le truchement d'une entité offshore créée là que le vigneron français Dominique Giroud a été accusé par la justice suisse en 2012 « d'avoir soustrait 13 millions de francs au fisc grâce à un montage financier complexe passant par une société zougoise et une autre, off-shore, basée aux îles Vierges britanniques », cette fois selon L'Illustré du 12 mars 2014. La filiale britannique de Sonatrach, la société nationale des hydrocarbures en Algérie, doit pour sa part au fisc du Royaume-Uni 45 millions de dollars d'impôts, un montant qu'elle a détourné dans cette législation de complaisance, précise l'Algérie-Focus du 19 février 2013. On pourrait remonter également jusqu'à l'affaire Parmalat, une des faillites financières les plus retentissantes de l'histoire survenue au tournant du siècle et y retrouver des traces aux îles Vierges britan-niques. La société détenait des comptes dans les paradis fiscaux.

L'Université de Montréal était donc en mesure de savoir au moins depuis les années 1980 que le régime libertarien des îles Vierges britanniques n'était en rien un lieu sûr sur le plan financier. Pourquoi la direction de cette université a-t-elle alors choisi d'y placer des montants colossaux - des placements qui représentaient jusqu'à 10 % du fonds des employés à certains moments ? Pourquoi l'École polytechnique a-t-elle fait de même ? Que faisait-elle à cette époque ? Elle vantait ses « rendements exceptionnels », comme en témoigne l'article de 1998 de son journal interne Forum signé par François Lachance. « La caisse du RRUM obtient un rendement excep-tionnel. Elle se classe première dans la catégorie des caisses de retraite de 250 millions de dollars et plus. »

Heureusement, « les membres du Régime de retraite à qui la tourmente des marchés boursiers donne des papillons dans l'estomac peuvent se rassurer. La caisse du RRUM continue d'afficher une excellente santé financière, non seulement pour 1997, mais également pour les neuf pre miers mois de 1998 ». Les premiers seront les derniers. Cette affaire est connue à l'Université de Montréal depuis 2003, comme le révélait déjà en janvier 2004 l'émission Zone libre de la télévision de Radio-Canada.

Cette situation, objet d'un recours collectif intenté par des professeurs de cette institution et malheureusement réglé hors cour, laisse de cruelles questions en suspens : à quelles fins sont gérés les fonds universitaires ? À quel jeu jouent ses gestionnaires ?

La façon dont l'université enseigne l'économie auprès de ceux qui seront appelés à la gérer ne permet en rien de prévenir de tels maux.

Dans ses cours dédiés le plus souvent à l'enseignement de l'idéo-logie, le mythe d'un marché mettant en présence des acteurs rationnels qui, au mieux de leur connaissance et de leur talent, prennent des décisions en fonction d'une conjoncture, est l'un de ceux qu'elle perpétue avec le plus de frénésie endeuillée.

Combien d'étudiants éveillés ont constaté que les écoles de com-merce, les facultés de droit ou les départements de science politique leur donnaient l'impression de devenir plus ignorants qu'avant d'y avoir fait leur entrée, sur les raisons de la marche financière et industrielle dysfonctionnelle du monde ? L'entreprise universitaire relaie, en même temps qu'elle le produit, un discours d'ignorance.



REF.: Alain Deneault, extrait: La Médiocratie  

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