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vendredi 4 août 2023

JÉSUS "LIVRÉ" : MAIS PAR QUI ?(selon évangile de Judas)

 

JÉSUS "LIVRÉ" : MAIS PAR QUI ?(selon évangile de Judas)


Cette idée de "livrer" le Christ serait-elle une allusion voilée à l'histoire de judas qui trahit Jésus?


 C'est possible, mais pas certain. Le verbe grec paradidômi signifie "remettre", "transmettre" ou "livrer", et il n'a en soi aucune connotation négative ('idée de "trahir" est exprimée en grec par un autre composé du même verbe : prodidômi), même si on le trouve aussi utilisé pour désigner l'acte de livrer quelqu'un avec une connotation de trahison, comme par exemple dans la Guerre des Juifs - un récit de la révolte juive contre Rome de 66-70, écrit par l'historien juif Flavius Josephe - où un personnage "livre" sa patrie à l'ennemi après avoir reçu des promesses (4,523). Mais le verbe peut aussi bien désigner la transmission de la révélation divine (par exemple en Matthieu 11,27 ; Lc 10,22 "tout m'a été transmis par mon Père"). Paul l'utilise dans ce même verset (1 Co 11,23), lorsqu'il introduit la tradition qu'il rapporte, pour dire "J'ai reçu de la part du Seigneur ce que je vous ai aussi transmis". En latin, le verbe correspondant est trado, qui est lui aussi neutre, mais d'où viennent nos mots "trahir", "traître", trahison". 


D'autres; on dit que "le Seigneur l'a livré pour nos péchés" (Is 53,6) et que "son âme a été livrée à la mort" (verset 12) ; le verbe employé dans la traduction grecque dite des Septante - celle qui fut utilisée en premier lieu par les croyants en jésus - est paradidômi. Ce passage fut exploité très tôt pour expliquer la portée salvatrice de la mort de jésus et c'est probablement lui qui inspira des énoncés affirmant que Jésus avait été "livré", en rapport avec sa Passion et sa mort.


Mais cet acte est loin d'être toujours attribué à Judas. Paul parle du "fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi" (Galates 2,20) et affirme que Jésus "fut livré à cause de nos transgressions et fut ressuscité à cause de notre justi-fication" (Romains 4,25) : puisque le contexte affirme clairement que c'est Dieu qui l'a ressuscité, et s'il y a parallélisme entre ces deux passifs, on peut en déduire que c'est aussi Dieu qui l'a livré. 


C'est, du reste, ce que Paul déclare plus loin dans la même lettre : Dieu "n'a pas épargné son propre fils mais l'a livré pour nous tous" (Romains 8,32). Le fait de livrer Jésus représente donc ici un acte d'amour. Ailleurs dans le christianisme des origines, le verbe est utilisé avec une connotation hostile, comme en Matthieu 27,18 où on lit que Pilate "savait [que les grands-prêtres et les anciens] l'avaient livré par jalousie"; ou comme dans la mise en scène d'un discours missionnaire de Pierre dans les Actes des Apôtres 3,13, où Pierre parle aux habitants de Jérusalem de l'exaltation de ce "Jésus que vous avez livré et renié devant Pilate".


LA CONSTRUCTION DE LA FIGURE DU DISCIPLE TRAÎTRE

Des sources contradictoires


Il est bien possible que le souvenir d'un disciple de Jésus ayant joué un rôle dans son arrestation ait fini par être rattaché au fait qu'il ait été livré, en caractérisant de plus en plus cette action comme une trahison. Mais que disent nos sources sur ce disciple ? I est absent de ce que les modernes appellent la "source des paroles de Jésus" et désignent par le sigle Q - document dont la forme la plus ancienne peut remonter aux années 50 et qui a été utilisé par Matthieu et Luc comme autre source à côté de l'Évangile de Marc (ce qui permet de le reconstituer dans une certaine mesure). Cet écrit ne comportait pas de récit sur la Passion, même s'il contenait des allusions à la mort violente de Jésus.


Nota: La version des SEPTANTE (dérivé du latin classique septua-ginta, "soixante-dix") est une traduction grecque de la Torah, qui aurait été réalisée à Alexandrie par 70 ou 72 érudits à partir du Ille siècle avant notre ère ; par extension, elle désigne la version grecque ancienne de l'Ancien Testament chrétien.  



L'évangile probablement le plus ancien, celui de Marc (vraisemblablement écrit autour de 70), mentionne Judas en dernier dans la liste des Douze choisis par Jésus pour les associer à son œuvre qui consiste essentiellement, selon cet évangéliste, à annoncer l'Evangile (C'est-à-dire la Bonne Nouvelle) du Royaume et à expulser les démons (3,14-19).


Le dernier de la liste est "Judas l'Iscariote, qui aussi le livra". Cette précision rattachée au nom trouve son parallèle inversé dans les trois cas où, en racontant le rôle joué par Judas dans l'arrestation de Jésus, Marc précise qu'il était "'un des Douze" (14,10.20.43). Les exégètes admettent qu'au moins la dernière de ces mentions, située dans la scène proprement dite de l'arrestation, appartenait au récit ancien de la Passion, que Marc a repris et retravaillé; en général, il paraît probable que cette désignation ait été largement appliquée à Judas dans la tradition antérieure à Marc, où elle exprimait la forte impression suscitée par le fait que, précisément, l'un des Douze avait livré Jésus.


C'est ce que paraissent confirmer deux autres remarques. L'Évangile de Jean atteste le même énoncé sur Judas : "car celui-ci devait le livrer, l'un des Douze !" (6,71) ; s'il est indépendant des trois autres évangiles canonisés, comme l'admettent la plupart des exégètes, l'énoncé doit remonter à une tradition ancienne. En outre, le fait que des neuf occurrences de l'expression "l'un des Douze" dans les écrits du Nouveau Testament, huit concernent Judas (l'exception étant représentée par Jean 20,24 qui concerne Thomas) va dans le même sens. Nous rejoignons ainsi, semble-t-il, une tradition antérieure à Marc selon laquelle judas, l'un des Douze, avait livré Jésus aux autorités du Temple de Jérusalem, qui à leur tour l'avaient livré à l'autorité romaine. 


Les douze, des disciples rassemblés par le Christ ?

Quant a savoir si cette représentation correspond a des faits, c'est une autre question Des savants modernes, a commencer par Julius Wellhausen a la fin du XiX ième , ont mis en doute l'affirmation que Jésus avait créé le groupe des Douze. Une formule de foi très ancienne (probablement des années 30),citée par Paul en 1 Corinthiens 15,3-5, affirme que Jésus ressuscité "se fit voir à Képhas, puis aux Douze". Ces savants ont fait remarquer que judas n'avait sûrement pas vu le Ressuscité - étant mort peu de temps après l'avoir livré - et que les bénéficiaires de cette manifestation auraient donc dû être onze; c'est pourquoi ils ont émis l'hypothèse que c'est précisément cette manifestation du Ressuscité à un groupe de disciples qui aurait entraîné la naissance du groupe des Douze comme témoins privilégiés de la résurrection. Ensuite, on aurait projeté l'image de ce groupe sur la vie de Jésus, en l'intégrant à cette vie. Il n'est pas possible de discuter ici, dans le détail, de cette reconstitution, qui est cependant fragile; la désignation "les Douze", sans doute fortement symbolique - c'est une allusion aux douze tribus d'Israël, qui caractérise ce groupe comme le noyau de l'Israël appelé par Jésus à entrer dans le Royaume -, devait s'être consolidée à tel point que l'on pouvait l'utiliser pour faire référence au groupe même lorsqu'il n'était pas complet.


Des sources anciennes et indépendantes les unes des autres attribuent à jésus la création des Douze; d'autres, au contraire, admettent que jésus fut effectivement livré par l'un de ses disciples, mais estiment que ce n'est que plus tard qu'on a fait de ce personnage l'un des Douze, constitués en réalité après la mort de Jésus, et finissent par créer des scénarios tordus et peu vraisemblables. Cela dit, on ne comprend pas pourquoi il aurait fallu inventer que celui qui avait livré Jésus était l'un des disciples choisis par ce dernier : c'était un élément gênant pour des croyants en Jésus qui, visiblement, ont dû s'efforcer de lui donner une explication rationnelle en allant rechercher des prophéties aptes à justifier cet étrange choix du Christ. Historiquement, il est donc tout à fait vraisemblable que Jésus ait été livré aux autorités juives (ou romaines ?) par un membre du groupe le plus restreint de ses disciples.


L'origine du surnom ISCARIOTE accolé au nom de judas est sujette à controverses : 

il pourrait signifier, en araméen, l'homme de Kérioth (ville non encore identifiée à ce jour), être un sobriquet signifiant "traître", ou venir du mot sicaire (du latin sicarius, "porteur de dagues"), synonyme de zélote, personne qui combat le pouvoir.


 UN PORTRAIT STERÉOTYPÉ QUI VA S'IMPOSER

Ces quelques exemples nous ont permis de suivre, dans une certaine mesure, la formation du stéréotype de Judas. Nous ne saurons sans doute jamais pour quelles raisons il a collaboré à l'arrestation de jesus, mais la tradition a très rapidement développé cet épisode en deux directions partiellement contradictoires ; l'action de Judas qui a rendu possible la mise à mort correspondait a un projet de Dieu et était nécessaire pour le salut de humanité, mais dans le même temps, l'homme qui l'avait accomplie avait commis la plus horrible des fautes (dans le premier christianisme, il n'a d'ailleurs jamais été question, à notre connaissance, d'appliquer à Judas ce pardon si fondamental dans la prédication de Jesus).

Ce disciple stigmatise comme traître s'est vu attribuer, progressivement, toute sorte de traits négatifs : il devient posséde par le demon, voleur,  avare, incrédule. Pour finir, on s'est évertué à decrire sa mort atroce, à grand renfort de descriptions horrifiantes, mais conformes au sort funeste que connaissent les ennemis de Dieu et les responsables de la souffrance et de la mort des justes. C'est le tableau qui, avec des variations sans fin, allait dominer l'histoire du christianisme.

Pourtant, bien avant que nous nous interrogions à nouveau sur les motivations de Judas, des groupes du ll e siecle, liquides ensuite par l'orthodoxie triomphante en raison de leur caractere gnostique, avaient deja présenté ce personnage comme l'un des champions de la revolte contre le Dieu de la Lol, au chatiment et des miseres de ce monde. L'Evangile de Judas est venu nous stituer l'une de ces rares voix, vite étouffées par le noir portrait du disciple maudit dont nous  avions rapidement observé la mise en place •



REF.: Le magasine,Religions et Histoires,numéro 11, 2006.

BIBLIOGRAPHIE:

(UZAT PIERRE-EMMANUEL, Judas : de l'évangile à l'Holocauste, yard, Paris, 2006.

ASSEN WILLIAM, Judas : Betrayer or Friend of Jesus ? SCM Press, indres, 1996.

AUCK HANS-JOSEF, Judas : Ein Jünger des Herrn, Herder, Fribourg i.

[etc.], 1987.

ORELLI ENRICO, Papia di Hierapolis : Esposizione degli oracoli del gnore. I frammenti, Paoline, Milan, 2005.

OBINSON JAMES McCOnKEY, The Secrets of Judas. The Story of the lisunderstood Disciple and His Lost Gospel, HarperSanFrancisco, lew York, 2006.

OULLARD CATHERINE (éd.), Judas, Autrement, Paris, 1999.  Xxxxx

L'EVANGILE DE JUDAS; le disciple que Jésus aimait

 

L'EVANGILE DE JUDAS; le disciple que Jésus aimait



Conseiller scientifique

Par: Jean-Daniel DUBOIS, Directeur d'etudes à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris (section des sciences religieuses).


On le croyait perdu depuis des siecles, et voilà qu'il resurgit au terme d'une épopée rocambolesque qui l'a placé sous les feux de la rampe. L'Évangile de Judas, publié au printemps dernier, a enfin livré ses secrets.


 Ce texte, écrit dans un dialecte copte - le sahidique est sans doute une copie du III ou du IV siècle d'un texte plus ancien, probablement rédigé en Egypte par un groupe gnostique - des chrétiens considérant que le salut n'est accessible qu'aux personnes ayant reçu un enseignement secret d'initié à initié. L'évangile apocryphe

- c'est-à-dire non retenu dans le canon biblique, son authenticite demeurant contestee = etait connu par des sources antiques, puisque l'évêque de Lyon Irénée s'était élevé contre son caractere heretique, au ll siecle.


Il faut dire que le message delivre dans le manuscrit de papyrus vient remettre en question bien des idees. Loin d'etre presente comme le traître qui livra le Christ aux grands prêtres de Jérusalem, Judas y apparaît comme le disciple bien-aimé de Jésus, le seul capable de recevoir l'enseignement surnaturel cher aux gnostiques. Le seul capable, aussi, d'accomplir la volonté de son maître : en trahissant Jésus à sa demande, il rendait possible le rachat de l'humanite, par le biais du sacrifice supreme. Non content de rehabiliter judas, le texte presente en outre le Dieu de l Ancien Testament comme un mauvais Dieu, dont il taut se detourner au profit d'un Dieu transcendant que jesus revendique comme le sien.

Religions & Histoire(Le magasine numéro 11, 2006) fait le point sur cette découverte exceptionnelle et en dévoile le contenu, tout en expliquant comment et pourquoi a été développée l'image du traitre judas.


DATE DE RÉDACTION DES TEXTES DU NOUVEAU TESTAMENT CITÉS DANS LE DOSSIER:


Les Epîtres de Paul (authentiques) : aux lhessaloniciens I

(Th), aux Corinthiens | et II (Co), aux Romains (Rm),

aux Galates (Ga), aux Philippiens (Ph), à Philémon (Phm) :

vers 50-60

Les Épîtres de Paul (authenticité discutée) :

aux Éphésiens (Eph), aux Colossiens (COl), aux Thessaloniciens II (Th) : vers 60-70

Les Epitres de Paul (non authentiques) :

à Timothée l et II (Tm), à Tite (Tt) : vers 75

L'Evangile selon Marc (Mc) : vers 60-65

L'Evangile selon Matthieu (Mt) : dans les années 75-80

L'Evangile selon Luc (Lc) : dans les annees oU Les Actes des Apotres (Ac) : dans les annees sU

L'Évangile selon Jean (n) : dans les années 90-100 


L'Evangile de Judas, de la tombe au musée


"L'épopée rocambolesque du manuscrit damné"



par Stephen EMMEL, Professeur de coptologie, Institut d'Égyptologie et de Coptologie, Universite de Münster, Allemagne.


Traduit de l'anglais par Vincent Basset.




Rares sont les originaux de manuscrits gnostiques du début du christianisme qui subsistent. Toutefois, une bonne partie de cette littérature initialement écrite en grec a été traduite en copte au cours des III° et IVe siècles.


C'est grâce à ces traductions que les textes gnostiques antiques sont arrivés jusqu'à nous, au terme de découvertes fortuites d'anciens livres de papyrus dont le climat sec de l'Égypte a favorisé la conservation. L'Évangile de Judas ne fait pas exception à la règle ; si l'original grec du Il ième siècle est perdu, sa traduction en copte, effectuée sans doute au lll ième ou au IVe siecle, nous est parvenue, apres de multiples tribulations. Retour sur l'épopée rocambolesque de l'évangile damné, racontée par un des professeurs a l'origine de son identification. 


On ne sait quasiment rien sur la découverte accidentelle de ce manuscrit, qui aurait été faite dans une ancienne tombe de Moyenne Égypte à la fin des années 1970. C'est vers la fin de l'année 1982 que la nouvelle de l'existence de ce codex de papyrus en copte (une forme écrite de la langue égyptienne employée à partir du III siècle) commence à circuler dans les milieux scientifiques : son propriétaire en avait envoyé plusieurs photographies au professeur Ludwig Koenen, de l'Université du Michigan, avec les clichés de deux manuscrits grecs. Les trois œuvres étaient censées se trouver à Genève où le propriétaire, un marchand d'antiquités du Caire que Koenen connaissait un peu, espérait les vendre en un seul lot.


DES PHOTOGRAPHIES TRÈS PROMETTEUSES

La qualité des photographies était médiocre et Koenen n'était pas coptologue; aussi décida-ti de montrer les images du manuscrit copte à des collègues américains. Seule une très maigre partie du texte photographié pouvait être déchiffrée, mais l'un des chercheurs consultés par Koenen, le professeur S. Kent Brown, de "Université Brigham Young , fut en mesure de transcrire et de traduire un passage suffisamment long pour permettre d'identifier au moins une partie du texte comme une œuvre connue de la littérature gnostique antique, La première Apocalypse de Jacques, contenue dans le Codex V de Nag Hammadi conservé au Musée copte du Caire.


Le Codex Judas en 2001, avant sa restauration, la sécheresse du climat égyptien a permis au codex de traverser les siècles sans trop d'encombre, la vingtaine d'années qui s'écoula entre le moment de sa découverte, dans les années 1970, et le début de sa restauration en 2001, provoqua une détérioration majeure du manuscrit. Transporté à de multiples reprises entre l'Europe et les États-Unis, afin de le proposer à la vente, le codex partait en lambeaux et cinq années furent nécessaires pour réparer les outrages qu'il avait subis. 


Cette identification, qui fut effectuée à la fin du mois d'avril ou au début du mois de mai 1983, fut suffisante pour persuader Koenen d'accepter l'invitation du propriétaire à venir examiner les trois manuscrits de papyrus à Genève et d'en envisager l'acquisition.



DES BOÎTES À CHAUSSURES,RECÉLANT UN INESTIMABLE TRÉSOR

Aussi, lorsque le 15 mai 1983, je pénétrai dans la chambre d'un hôtel de Genève en compagnie de Koenen, de son collègue de l'Université du Michigan, le professeur David Noel Freedman, du propriétaire égyptien des papyrus (qui ne s'exprimait qu'en arabe et est resté anonyme) et de son associé grec (un certain M. Perdios, qui servait d'interprète), je savais deja que j'allais examiner un manuscrit de papyrus qui était probablement comparable au célèbre trésor des treize codex coptes appelés "manuscrits de Nag Hammadi" (d'après le nom de la ville de Haute Égypte près de laquelle ils avaient été découverts en 1945).

 En ce printemps 1983, j'étais étudiant en doctorat à l'Université de Yale et me trouvais à Rome pour deux mois de recherches. C'est la raison pour laquelle, en tant qu'expert en manuscrits coptes, je pus aisément me joindre à Koenen et Freedman au dernier moment. Mon domaine de compétence portait, plus précisément, sur les "papyrus coptes gnostiques" - sujet devenu prédominant dans ma vie - ; j'avais débuté des études en copte près d'une décennie auparavant, en travaillant au Musée copte du Caire pendant un peu plus de trois ans (1974-1977), dans le cadre d'un projet international visant à reconstituer, restaurer et publier les manuscrits de Nag Hammadi.


Koenen, Freedman et moi-même savions avant même de quitter notre hôtel, ce matin-là, que nous n'aurions pas la permission de faire des photos des papyrus, pas plus que de prendre des notes durant leur examen, aussi m'efforçai-je, durant le trajet en voiture, de me vider l'esprit de toute pensée superflue afin de me préparer à mémoriser autant d'informations que possible sur les manuscrits. Une fois dans la chambre d'hôtel où nous avions été conduits, on nous présenta trois boîtes rectangulaires (des boîtes à chaussures, ou quelque chose de similaire), contenant chacune des feuilles de papyrus emballées dans du papier journal. Nous nous étions déjà entendu tous les trois pour que je me concentre sur ce que nous appelions le "codex copte des apocalypses", tandis que Koenen et Freedman se concentreraient sur les deux manuscrits grecs (l'un d'eux contenant quelques feuillets du livre vétérotestamentaire de l'Exode, l'autre une sorte de manuel de mathé-matiques). Il devint vite évident qu'il y avait en fait deux manuscrits coptes, les feuillets du second étant mélangés dans les deux boîtes contenant les papyrus grecs. Bien que rongés par les fourmis, les fragments de ce second codex étaient assez solides pour que Koenen puisse les trier ; l'examen attentif qu'il en fit nous permit de voir que ce manuscrit était une traduction copte des Lettres de Paul.


(VÉTÉROTESTAMENTAIRE (du latin vetus, "vieux*) : relatif à l'Ancien Testament.)


UN MANUSCRIT D'UNE EXTRÊME FRAGILITÉ 

L'état du "codex copte des apocalypses" était différent. Dans la mesure où le corps du livre avait survécu 

- encore qu'il était déchiré horizontalement en son milieu -, la zone d'écriture était presque complète, ou l'avait probablement été au moment de la découverte du manuscrit, et ses quatre marges subsistaient intactes. Mais le papyrus était en revanche très friable, à tel point que je ne m'autorisai pas à tourner les feuilles ni même à les soulever de plus de quelques centi-mètres, de peur de les voir se désagréger. Pour cette raison, et aussi à cause du peu de temps qu'il nous fut accordé pour examiner les papyrus (une trentaine de minutes), je ne pus que regarder brièvement quelques pages recto (C'est-à-dire les pages à numérotation impaire, rangées face au-dessus dans la pile de feuilles de papyrus).


J'avais devant moi la première partie du livre, de la page 1 jusqu'aux alentours de la page 60. Je fis une estimation de la taille du manuscrit, examinai l'écriture et la mise en page, et lus des passages du texte pour tenter d'identifier son contenu.

Mon examen était cruellement handicapé par l'état du matériau, mais je réussis à repérer le titre de la première œuvre contenue dans le livre, clairement mis en relief par des éléments de décoration à la fin du texte de la page 9 :

 La Lettre de Pierre à Philippe, une œuvre elle aussi déjà connue grâce au Codex VIII de Nag Hammadi.

Je pus lire assez de texte sur les pages recto suivantes pour avoir la conviction qu'il y avait dans le manuscrit, en plus de la Première Apocalypse de Jacques, une troisième œuvre qui, j'en avais la certitude, n'était pas renseignée par les manuscrits de Nag Hammadi, et qui était totalement inconnue - du moins pour moi. J'indiquai plus tard que cette œuvre était "un dialogue entre Jésus et ses disciples (impliquant au moins Judas [c'est-à-dire, supposai-je, judas Thomas])." C'est ce troisième texte du manuscrit qui se révéla être l'Évangile de Judas (Judas Iscariote, et non Judas Thomas), dont le titre de clôture apparaît à la page 58, une page verso - ce qui explique en partie pourquoi je ne l'avais pas vu lors de mon examen du manuscrit. Pour des raisons générales de codicologie, je soupçonnais que la seconde moitié du manuscrit manquait.  


Nota: Thomas est l'un des douze apôtres, parfois aussi appelé Didyme (In 11,16 ; 20,24 ; 21,2), c'est-à-dire "jumeau", raison pour laquelle certains cercles (en particulier en Syrie) l'ont identifié à Jude (Judas), le frère de Jésus (Mc 6,3 ; Mt 13,55). Cela lui valut l'appellation de Didyme Jude Thomas. Un évangile découvert à Nag Hammadi, des Actes et d'autres apocryphes furent placés sous son autorité. On ignore presque tout de la découverte de l'Évangile de Judas. Elle aurait eu lieu dans les années 1970, non loin de la nécropole copte d'El-Minya, sur les rives du Nil.Le codex se trouvait apparemment dans une boîte de pierre, dissimulée dans une tombe.  


Mais l'Évangile de Judas a-t-il été écrit en Egypte?

On ne peut pas l'affirmer avec certitude; on sait par ailleurs qu'Irénée de Lyon, à la fin du le siècle,

avait eu connaissance d'un Evangile de judas, tres vraisemblablement ecrit en grec.



REF.: Le magasine,Religions et Histoires,numéro 11, 2006.