Poème: Rémanence néon
REF.: Les paroles de la chanson "Neon Afterglow" du groupe Blackeyes .
Le Monde du Réel est a l'envers, c'est l'invertionnalité des consciences ! Bienvenue aux Sourds ;-)
Poème: Rémanence néon
REF.: Les paroles de la chanson "Neon Afterglow" du groupe Blackeyes .
Quand on pense au mot « gourou » on le rattache assez aisément à celui de « secte ». L’un comme l’autre véhiculent des idées plutôt négatives. Si on cherche par curiosité la définition du premier, on trouve dans le CNRTL : « Maître spirituel, précepteur religieux ». De fait, en collant ce nom sur le visage de Pierre Niney, la seule affiche du film suffit pour donner le ton. Mais, une pensée encore un peu innocente aimerait croire que le développement personnel ou le bien-être peuvent difficilement cocher la case de « secte ». Cette petite pensée, on se permet de la balayer bien vite. Le simple exemple de la toxicité du mouvement « body positive » est assez parlant. Une manière de penser qui prône l’acceptation de son corps, et si c’est absolument nécessaire, cette positivité devient toxique dès lors qu’elle refuse d’admettre que notre corps ne nous plait pas tout le temps. Pour le body positive, on doit s’aimer au naturel, tout le temps. Et cette acceptation constante mène à un rejet aboslu de comportement fondamentalement humain. En effet, il n’y a rien de plus normal que d’avoir des doutes vis à vis de notre propre reflet. Et si les fondements du body positivism sont bons, les derives ont menés à des comportements très toxiques.
Les dérives sectaires sont un sujet éminemment complexe. On connait tous au moins l’histoire d’une secte, que ça soit celle des Scientistes ou encore le mouvement des Raëliens. Mais en réalité, il y en a tellement, et ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que certaines sont très actives, et pas aussi éloignées que ce que l’on croit. Par exemple, cher lecteur parisien, si tu passes dans les XIème, XIIème et XXème arrondissement, sache que tu traverses les lieux d’habitations de La Famille. Secte parisienne religieuse et surtout très secrète qui regroupe 8 familles, cette communauté a été fondée en 1819. Il est à noter qu’on ne peut pas entrer dans cette secte, il faut y naître. On t’invite à te renseigner sur l’histoire assez fascinante de La Famille si le sujet des sectes t’intéresse ! Et la liste de ces organisations s’allonge… Mais pour qu’une secte existe, il lui faut bien des adeptes. De nos jours, tous les moyens sont bon pour recruter, et les réseaux sociaux sont un vecteur de choix.
Quand on va voir Gourou de Yann Gozlan, on en ressort avec un sentiment glaçant. Si on aimerait laisser l’étiquette de « gourou » a des fous à la tête de d’organisations sectaires, force est de constater que la frontière n’est en réalité pas si facile à tracer. Dans le long-métrage, Pierre Niney est omniprésent et il parle à chacun de ses adeptes comme s’il les connaissait depuis toujours. Mais ça… on le vit déjà tous plus ou moins. Qui n’a pas déjà eu l’impression de vivre une relation para-sociale ? Dans une vidéo très complète, le youtubeur Cyrus North explicite ce concept, l’impression de connaître quelqu’un via un écran. La complexité de ce statut est souvent abordé par de nombreux youtubeurs qui dénoncent les excès de certains de leurs fans (on pense notamment à Mastu qui a pris la parole suite à s’être fait interpelé jusque chez lui). Cette ambiguïté dans la manière de percevoir ces personnalités publiques, Pierre Niney l’évoque en faisant un rapprochement comique entre le fait d’être influenceur et d’être un gourou dans une vidéo tournée avec le créateur de contenu Amixem. Parce qu’on les voit derrière un petit écran dans le contexte plus intimiste de notre chambre, on a l’impression de les connaître plus personnellement. Mais il nous semble bon de rappeler que si on a ce sentiment, d’être amis avec eux, eux, ne nous connaissent pas.
Pour toute une génération, les influenceurs ont un statut particulier. Quand ils ont nos âges, c’est difficile de réussir à prendre du recul. On a l’impression de les connaître, parce qu’ils vivent les mêmes choses que nous, traversent les mêmes épreuves. Alors que pas du tout. Dans un interview donné à GQ magazine, Pierre Niney définit son métier ainsi « Notre mission d’artiste, c’est de vous mentir, avec votre permission ». Cette citation est d’autant plus marquante que dans le film, Mathieu Vasseur dit lui-même que Coach Matt n’est qu’un personnage qu’il s’efforce de mettre en scène. La vraie question qu’on peut se poser, c’est ce qui différencie les youtubeurs des acteurs. Pourquoi est-ce qu’on pourrait pas se dire qu’eux aussi nous mentent avec notre permission ? C’est peut-être à cause de la proximité créée par la diffusion sur nos ordinateurs, nos portables, la différence d’âge… Mais au fond, il n’y pas de différence. Les influenceurs sont des personnalités publiques qu’on ne pourra jamais connaître comme on l’aimerait, pour la simple et bonne raison qu’il y a un écran entre eux et nous.
Ce que questionnent Yann Gozlan et Pierre Niney dans Gourou c’est la facilité avec laquelle nous pouvons accorder notre confiance à des gens que nous croyons connaître. Jusqu’à où sommes nous prêt à aller pour des personnalités que nous adulons ? Deux extrêmes sont mis en évidence dans le long-métrage, la folie du personnage de Julien qui ne cesse de dire à Matt qu’il l’aime, et la paranoïa extrême qui mène Coach Matt à planifier le meurtre de son propre frère. L’un comme l’autre nous ramène à la même terrible conclusion, tout est affaire
de spectacle et de mensonges. Évidemment, le problème est toujours à nuancer. Si Gourou nous fait fortement penser aux « influvoleurs », certains parviennent tout à fait à établir une distance nette entre eux et leur public. Tous ne sont pas à pointer du doigts. De fait, Gourou questionne notre sens critique. A quel point notre admiration peut devenir un levier pour certaines personnes malveillantes. S’il y a évidemment le côté galvanisant de la foule, on rappelle qu’un personnage va tout de même démissionner en direct dans le film poussé par Coach Matt !
Aujourd’hui, les dérives sectaires prennent diverses formes. On pense notamment à l’exemple de la tiktokeuse Ophénya qui a amené à débattre d’un meilleur encadrement de l’activité en ligne des influenceurs. Cette dernière faisait participer des mineurs à visage découvert dans ses vidéos. Mais, il est important de rappeler qu’on ne risque pas d’être confronté à ce genre de comportements seulement derrière nos téléphones. En effet, la secte Shincheonji s’est mise à recruter sur des campus universitaire australiens. En venant aborder les étudiants, ils ouvrent une discussion d’apparence simple et si le premier contact est positif, c’est le début de l’engrenage. On aimerait se dire que c’est en Australie, mais rien ne nous prouve que certains recruteurs n’aient pas tenté la même chose sur des campus français. On se permet donc de rappeler que si tu as un doute au sujet d’un membre de ton cercle proche, il est possible de solliciter la Miviludes via un formulaire sur leur site. Pour rappel, la Miviludes c’est la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
Évidemment, libre à chacun d’interpréter le message du film Gourou comme il l’entend. On a simplement voulu ici expliciter ce qui nous semblait important en soulevant des questions liées à l’influence via les réseaux sociaux.
On devrait en profiter pour s’interroger sur les dérives du libertarianisme. Le business détruit tout sur son passage. Ce qui vaut pour le développement personnel vaut également pour la médecine (cf The Island), la politique (cf Il Divo, Personne n’y comprend rien), le sport (cf Jerry Maguire, Mercato, 450 Grammes, Le Transfert du Siècle), le divertissement (cf Le Prix du Danger, Confessions d’un Homme dangereux), l’amour (cf L’Arnaqueur de Tinder, Newness, The Lobster, Crazy Stupid Love)… Et les créateurs et créatrices de contenus qui font des live devant plusieurs milliers de personnes sont autant de gourous modernes.
REF.: https://linfotoutcourt.com/gourou-analyse-et-decryptage-du-film-avec-pierre-niney/
L'état de droit et les Paradis fiscaux:
Considérer aussi l'État de droit comme une notion transformée en profondeur par les paradis fiscaux et autres législations de complaisance.
Les États en concurrence les uns contre les autres face à des investisseurs devenus souverains entrent tous dans la spirale du dumping fis-cal, réglementaire et judiciaire. Les paradis fiscaux et judiciaires ne sont plus seulement des États typés tels que les Bahamas, le Luxembourg ou Singapour, mais le Canada, le Delaware aux États-Unis, l'Autriche, l'Irlande et la Côte d'Ivoire. Tous « offshorisent » des pans entiers de leur législation de façon à organiser des aires administratives du laisser-faire au bénéfice de groupes indus-triels, de financiers et de grands mafieux qui opèrent depuis longtemps de façon transnationale, c'est-à-dire indépendamment des cadres étatiques.
Convenir enfin que le régime dans lequel nous évoluons maintenant ne menace plus la démocratie, mais a mis ses menaces à exécution. Nom-mons-la ploutocratie, oligarchie, tyrannie parlementaire, totalitarisme financier... Débattons de la façon dont il convient de définir les assises de ce pouvoir ultraprivé. Une chose qui le caractérise, d'où son trait certainement oligarchique, est cette faculté qu'il a de capter et d'encoder toute activité sociale de façon qu'elle s'intègre et participe au processus de capitalisation et d'enrichissement de ceux qui trônent au sommet de la hiérarchie. Que ce soit chanter, se consacrer à la philatélie, frapper dans un ballon, lire Balzac ou fabriquer des moteurs, l'oligarchie s'assure que la moindre opération socialisée s'insère dans une gestion des inscriptions et des codes qui favorisent au sommet la concentration du pouvoir. Toute activité humaine s'organise de façon à ce qu'augmente le capital de ceux qui surplombent l'agrégat d'opérations. Cela nous rend pauvres, à tous égards.
La désignation appropriée de ces régimes commande ensuite que nous y résistions si tant est que nous soyons démocrates, voire que nous voyions historiquement à les renver-ser. Dès lors, rompre avec cet ordre nouveau. Procéder à une rupture avec des logiques pernicieuses et destructives. Collectivement s'af-franchir. Rompre ensemble. Co-rompre.
À notre tour d'altérer fondamentalement le régime établi. Désormais, nous sommes la force corruptrice. II nous reste à co-rompre avec ces formes terribles pour en générer d'autres. On peut comprendre sans forcer le sens du texte que la génération relève de ce qui advient positivement d'un processus de transformation radicale. En forçant le langage, le programme politique en tension entre la corruption et la génération consiste à penser un projet politique comme une visée de transformation substantielle des choses dans une forme qui nous semble souhaitable.
Une polysémie adéquate s'installe ici, maintenant, quant à un processus de corruption qui nous endeuille des idées les meilleures que nous cultivions collectivement et la génération de carrés rouges, d'Occupy, des Printemps et des renouveaux émancipatoires, qui, malgré leurs mille défauts, continuent de chercher à ébranler et subvertir les fondements d'institutions médiocrates.
REF.: Alain Deneault, extrait du livre: La Médiocratie
Les Algorythmes: Ce western financier du nouveau siècle.
« Les marchés ne sont plus qu'un immense théâtre des opérations ou les calculateurs humains seraient bien incapables de comprendre quoi que ce soit. » Environ 70 % des transactions boursières effectives aux États-Unis (40 % en Europe) passent aujourd'hui par ces ordinateurs, mais déjà 90 % des offres d'achat, qui engorgent le système boursier et participent de la variation des cours, sont de leur fait. Par exemple, le fer octobre 2012, un algorithme non identifié a accaparé les infrastructures numériques de la Bourse en l'inondant d'offres sans intérêt de façon à réduire les flux des adver-saires, dans le cadre d'une stratégie encore difficile à décrypter.
Plus rien ne tient. La Bourse de New York est aujourd'hui physiquement au New Jersey, dans la banlieue inconnue de Mahwah. Là, dans des entrepôts ultrasécurisés осси-pant l'équivalent de plusieurs terrains de football, des ordinateurs ultraperformants tirent quotidiennement en électricité ce qu'il en faudrait pour alimenter 4 500 maisons, afin de se disputer à pleine turbine la valeur de titres. La Bourse de Paris fait de même, pour sa part près de Londres, dans une ville connue de personne, Basildon.
Dans ce contexte, toute erreur est lourde de conséquences. Le fer août 2012, un algorithme auquel la firme de courtage Knight Capital recourait strictement à des fins expérimentales - pour analyser la façon dont le marché informatisé réagirait si un acteur se comportait soudainement de manière insolite - est de lui-même passé à l'action sur le marché réel de New York. Achetant les titres lorsqu'ils étaient au plus cher et les revendant lorsqu'ils tombaient au plus bas, il a occasionné à ses clients des pertes de l'ordre de 180 dollars par milliseconde, soit 180 000 dollars par seconde, soit 10,8 millions de dollars par minute, et ce, pendant près de trois quarts d'heure. Personne ne s'est expliqué les raisons de ce dysfonctionnement. Quelques mois auparavant, le 23 mars 2012 à 11 heures 14 minutes 18 secondes et
436 millisecondes, une scène aussi stupéfiante était survenue. La firme de courtage à haute fréquence Bats Global Markets venait de faire elle-même son entrée en Bourse, tambours battants, fixant son action à 15,25 dollars. En 900 millisecondes, le prix de son titre avait dégringolé à 0,28 dollar et la firme, K.O., a dû se laisser racheter par une concurrente les jours suivants. Un algorithme ennemi l'avait attendue de pied ferme et, sitôt sa cotation annoncée, avait dispersé des offres d'achat à la baisse tous azimuts à une vitesse folle, de façon à tuer le titre illico.
Aucune enquête sérieuse n'a été menée sur la terreur qu'implique ce western financier du nouveau siècle.
« Cette nouvelle bataille confirmait toutefois que les marchés étaient désormais le lieu de tous les conflits et que le gagnant était celui qui possédait l'algorithme le plus efficace et le plus rapide », écrit l'auteur de 5 et
6.
Il s'ensuit des crises à répétition.
Les experts pour qui l'actualité économique continue d'avoir du sens réfléchissent en somnambules. Les marchés se présentent explicitement comme le théâtre d'interminables échauffourées et les noms qu'affublent les courtiers à leurs algorithmes - Arid, Blast, Guerilla, Iceberg, Nighthawk, Ninja, Shark, Sniffer, Sniper, Stealth et Sumo - attestent de cet univers belliqueux. Le lobby de cette finance à haute fréquence se contente d'expliquer qu'elle relève d'une nouvelle forme de darwinisme permettant, à terme, de situer les paramètres du marché.
En réalité, ces algorithmes ne sont d'aucun intérêt pour l'économie des gens. Ils contribuent toutefois à déterminer les cours financiers en se trompant mutuellement, en se cou-vrant, en déployant sur les marchés des manœuvres de diversion ou en raflant la mise quelques microsecondes avant qu'un algorithme rival n'officialise la prise qu'il a préparée.
Blast, par exemple, a pour fonction de démultiplier des ordres d'achat sur des plateformes boursières éparses de façon à contrecarrer toute réaction de la part d'algorithmes ennemis, tel que Sniffer, programmé pour repérer les logiques opératoires des logiciels à l'œuvre sur le marché. Devant tout cela, un malaise s'installe. Dans 5, Karp écrit qu'en cas de turbulence, les courtiers se demandent automatiquement « s'il s'agit d'un bug interne ou si cela provient du marché ».
Tant d'agitation produit des krachs boursiers éclair qui sidéreraient les populations si leur cerveau avait le temps d'en prendre conscience. Il s'agit de plongées vertigineuses des cours financiers qui se trouvent rattrapés dans la micro-seconde, de plongeons en spirale qui se réemballent aussitôt et foncent dans les hauteurs avant de tomber en chute libre. Quand la durée de ces descentes à pic est perceptible à échelle humaine, on croit rêver : le 6 mai 2010, les marchés états-uniens ont eu le temps de perdre et de reprendre en seulement dix minutes 700 milliards de dollars. Le prix des actions a alors fluctué de maniere invraisemblable : « le cours de la maison de vente aux enchères
Sotheby's s'est envolé de 34 à 10 000 dollars. Celui du consultant Accenture a dégringolé de 40 dollars a 1 cent », rapportent Lelièvre et Pilet, dans un chapitre de leur ouvrage intitulé « En attendant le krach fatal ». Les auteurs citent des polytechniciens et des ingénieurs de la finance chargés d'enseigner ces pratiques à leurs étudiants français, qui s'inquiètent les premiers d'une telle frénésie. En rien ne parvient-elle à ce à quoi elle prétend, soit la fixation des prix. Parmi eux, Nicole El Karoui parle d'un système fonctionnant en vase clos entre une poignée d'acteurs qui « ne savent pas où ils vont ».
C'est l'économie qu'on ne sait traduire en aucun terme. Aux États-Unis, en juillet 2013, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), chargée de réguler le marché des produits dérivés, a condamné un courtier à payer une lourde amende en vertu des dispositions de la loi sur la réforme financière, dite Dodd-Frank, pour avoir abusé de ces logiciels de courtage à haute fréquence.
Il a « utilisé un logiciel de courtage conçu pour placer illégalement des ordres sur les contrats à terme à la vente ou à l'achat avant de rapidement les annuler ». Il s'agissait de créer une attention factice pour des titres dont l'intéressé avait acquis des parts préalablement. Ces sanctions sont dérisoires, car le système boursier consiste aujourd'hui ni plus ni moins en une guerre pour déterminer les cours en fonction des actifs et instruments que l'on détient.
REF.: Alain Deneault, du livre: La Médiocratie.
La Médiocratie: Gestionnaires-Universités-Paradis Fiscaux
Dans un tel contexte, les gestionnaires de l'université basculent progressivement dans des opérations à la limite de la légalité, si elles ne sont pas tout a fait illicites. En écho aux scandales qui secouent les institutions politiques illégalement financées par des intérêts mafieux actifs dans le domaine de la construction, le professeur de philosophie de l'Université de Montréal Michel Seymour fait un véritable travail de veille, ne manquant jamais une occasion de rappeler que la plupart des investissements faits dans le secteur de la recherche de la part des universités et du gouvernement québécois ces dernières années concernent l'immobilier, que ce soit les deux hôpitaux universitaires, l'immeuble de l'Université de Montréal sur le site de la gare de triage à Outremont, l'îlot Voyageur de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et une tour que souhaite éventuellement faire pousser la même institution près du Quartier des spectacles, à quoi on peut ajouter tous ces immeubles que les universités font construire à l'extérieur de leur giron, comme l'Université de Sherbrooke à Longueuil ou l'Université de Rimouski à Lévis, pour mener une vaine concurrence à des institutions qui se disputent un même public. Et on ne parle pas des revenus faramineux que se versent les administrateurs de différentes universités :
Radio-Canada estimait en mars 2012 que les recteurs des universités québécoises touchaient en salaires et avantages divers plus d'un demi-million de dollars par année, tandis que dans des pays comme la France, le traitement oscille entre 60 000 et 150 000 euros. Les recteurs nord-américains font comme si les standards outranciers des conseils d'administration de multinationales les concernaient.
Il y va sinon de ratés spectacu-laires, jusque dans les paradis fiscaux les plus sulfureux. C'est que l'université fait confiance en priorité aux diplômés qu'elle forme pour conduire ses destinées... L'administration a fait perdre au Régime de retraite de l'Université de Montréal (RRUM) 100 millions de dollars, en confiant ce montant à un gestionnaire des îles Vierges britanniques.
Directeur des placements de l'Université au moment des faits, entre 1998 et 2000, Germain Bourgeois a placé à cinq occasions des fonds de la caisse de retraite appartenant aux 10 000 employés de l'institution dans un fonds de couverture (hedge fund) des îles Vierges britanniques géré par le Lancer Group, également présent au Delaware, un État américain agissant aussi comme paradis fiscal. Le gestionnaire du fonds, Michael Lauer, a surévalué les placements qu'il a faits en réalité, jusqu'à ce que l'ensemble du trésor dispa-raisse. L'Université ne fait pas partie des seuls nigauds dans l'affaire. La Ville de Laval s'est également fait avoir, tout comme des entités privées : « Bombardier, la Fondation Lucie et André Chagnon, Desjardins, la Banque Nationale et l'École polytechnique ont aussi été convaincus d'investir dans ces fonds, selon des documents, apparemment tous sur les conseils du même Germain Bour-geois. Au total, c'est plus d'un demi-milliard d'investissements québécois qui auraient été confiés à Lauer », écrit le journaliste Jean-François Cloutier du Journal de Montréal le 14 avril 2014. Ces fonds ont tous dispa-ru. Les manœuvres du Lancer Group font déjà l'objet d'une plainte aux États-Unis par la Security Exchange
Commission (SEC) - le gendarme américain de la Bourse. La firme a finalement dû payer une amende de 62 millions de dollars, sans être toutefois formellement accusée de fraude... Les îles Vierges britanniques sont un lieu de prédilection de la piraterie financière, ce que l'institution saurait si ceux qui ont été formés chez elle avaient appris à les critiquer plutôt qu'à les utiliser. Le « Secrecy Index », établi par le réseau international Tax Justice Net-work à propos de l'absence de reddition de compte dans différentes législations, présente les îles Vierges britanniques comme un régime ultra-permissif où le secret bancaire et l'absence de lois substantielles couvrent tout fraudeur qui y évolue.
Les très nombreuses sociétés qui s'enregistrent dans ce petit archipel y ont massé, selon le Fonds monétaire international (FMI), 615 milliards de dollars, quoiqu'en dernière instance il soit impossible de vérifier si cette donnée rend vraiment compte de l'ampleur des fonds qui se concentrent dans ce paradis fis-cal. Le Tax Justice Network qualifie cette législation d'une des plus nuisibles au monde. C'est par ce repaire - jadis prisé par le camp serbe de Slobodan Miloševic - que des investisseurs dans l'immobilier chinois tels que Deng Jiagui, le beau-frère du président Xi Jinping, font transiter des fonds illicites selon Le Monde (21 janvier 2014). C'est aussi par le truchement d'une entité offshore créée là que le vigneron français Dominique Giroud a été accusé par la justice suisse en 2012 « d'avoir soustrait 13 millions de francs au fisc grâce à un montage financier complexe passant par une société zougoise et une autre, off-shore, basée aux îles Vierges britanniques », cette fois selon L'Illustré du 12 mars 2014. La filiale britannique de Sonatrach, la société nationale des hydrocarbures en Algérie, doit pour sa part au fisc du Royaume-Uni 45 millions de dollars d'impôts, un montant qu'elle a détourné dans cette législation de complaisance, précise l'Algérie-Focus du 19 février 2013. On pourrait remonter également jusqu'à l'affaire Parmalat, une des faillites financières les plus retentissantes de l'histoire survenue au tournant du siècle et y retrouver des traces aux îles Vierges britan-niques. La société détenait des comptes dans les paradis fiscaux.
L'Université de Montréal était donc en mesure de savoir au moins depuis les années 1980 que le régime libertarien des îles Vierges britanniques n'était en rien un lieu sûr sur le plan financier. Pourquoi la direction de cette université a-t-elle alors choisi d'y placer des montants colossaux - des placements qui représentaient jusqu'à 10 % du fonds des employés à certains moments ? Pourquoi l'École polytechnique a-t-elle fait de même ? Que faisait-elle à cette époque ? Elle vantait ses « rendements exceptionnels », comme en témoigne l'article de 1998 de son journal interne Forum signé par François Lachance. « La caisse du RRUM obtient un rendement excep-tionnel. Elle se classe première dans la catégorie des caisses de retraite de 250 millions de dollars et plus. »
Heureusement, « les membres du Régime de retraite à qui la tourmente des marchés boursiers donne des papillons dans l'estomac peuvent se rassurer. La caisse du RRUM continue d'afficher une excellente santé financière, non seulement pour 1997, mais également pour les neuf pre miers mois de 1998 ». Les premiers seront les derniers. Cette affaire est connue à l'Université de Montréal depuis 2003, comme le révélait déjà en janvier 2004 l'émission Zone libre de la télévision de Radio-Canada.
Cette situation, objet d'un recours collectif intenté par des professeurs de cette institution et malheureusement réglé hors cour, laisse de cruelles questions en suspens : à quelles fins sont gérés les fonds universitaires ? À quel jeu jouent ses gestionnaires ?
La façon dont l'université enseigne l'économie auprès de ceux qui seront appelés à la gérer ne permet en rien de prévenir de tels maux.
Dans ses cours dédiés le plus souvent à l'enseignement de l'idéo-logie, le mythe d'un marché mettant en présence des acteurs rationnels qui, au mieux de leur connaissance et de leur talent, prennent des décisions en fonction d'une conjoncture, est l'un de ceux qu'elle perpétue avec le plus de frénésie endeuillée.
Combien d'étudiants éveillés ont constaté que les écoles de com-merce, les facultés de droit ou les départements de science politique leur donnaient l'impression de devenir plus ignorants qu'avant d'y avoir fait leur entrée, sur les raisons de la marche financière et industrielle dysfonctionnelle du monde ? L'entreprise universitaire relaie, en même temps qu'elle le produit, un discours d'ignorance.
REF.: Alain Deneault, extrait: La Médiocratie