« Les marchés ne sont plus qu'un immense théâtre des opérations ou les calculateurs humains seraient bien incapables de comprendre quoi que ce soit. » Environ 70 % des transactions boursières effectives aux
États-Unis (40 % en Europe) passent aujourd'hui par ces ordinateurs, mais déjà 90 % des offres d'achat, qui engorgent le système boursier et participent de la variation des cours, sont de leur fait. Par exemple, le fer octobre 2012, un algorithme non identifié a accaparé les infrastructures numériques de la Bourse en l'inondant d'offres sans intérêt de façon à réduire les flux des adver-saires, dans le cadre d'une stratégie encore difficile à décrypter.
Plus rien ne tient. La Bourse de New York est aujourd'hui physiquement au New Jersey, dans la banlieue inconnue de Mahwah. Là, dans des entrepôts ultrasécurisés осси-pant l'équivalent de plusieurs terrains de football, des ordinateurs ultraperformants tirent quotidiennement en électricité ce qu'il en faudrait pour alimenter 4 500 maisons, afin de se disputer à pleine turbine la valeur de titres. La Bourse de Paris fait de même, pour sa part près de Londres, dans une ville connue de personne, Basildon.
Dans ce contexte, toute erreur est lourde de conséquences. Le fer août 2012, un algorithme auquel la firme de courtage Knight Capital recourait strictement à des fins expérimentales - pour analyser la façon dont le marché informatisé réagirait si un acteur se comportait soudainement de manière insolite - est de lui-même passé à l'action sur le marché réel de New York. Achetant les titres lorsqu'ils étaient au plus cher et les revendant lorsqu'ils tombaient au plus bas, il a occasionné à ses clients des pertes de l'ordre de 180 dollars par milliseconde, soit 180 000 dollars par seconde, soit 10,8 millions de dollars par minute, et ce, pendant près de trois quarts d'heure. Personne ne s'est expliqué les raisons de ce dysfonctionnement. Quelques mois auparavant, le 23 mars 2012 à 11 heures 14 minutes 18 secondes et
436 millisecondes, une scène aussi stupéfiante était survenue. La firme de courtage à haute fréquence Bats Global Markets venait de faire elle-même son entrée en Bourse, tambours battants, fixant son action à 15,25 dollars. En 900 millisecondes, le prix de son titre avait dégringolé à 0,28 dollar et la firme, K.O., a dû se laisser racheter par une concurrente les jours suivants. Un algorithme ennemi l'avait attendue de pied ferme et, sitôt sa cotation annoncée, avait dispersé des offres d'achat à la baisse tous azimuts à une vitesse folle, de façon à tuer le titre illico.
Aucune enquête sérieuse n'a été menée sur la terreur qu'implique ce western financier du nouveau siècle.
« Cette nouvelle bataille confirmait toutefois que les marchés étaient désormais le lieu de tous les conflits et que le gagnant était celui qui possédait l'algorithme le plus efficace et le plus rapide », écrit l'auteur de 5 et
6.
Il s'ensuit des crises à répétition.
Les experts pour qui l'actualité économique continue d'avoir du sens réfléchissent en somnambules. Les marchés se présentent explicitement comme le théâtre d'interminables échauffourées et les noms qu'affublent les courtiers à leurs algorithmes - Arid, Blast, Guerilla, Iceberg, Nighthawk, Ninja, Shark, Sniffer, Sniper, Stealth et Sumo - attestent de cet univers belliqueux. Le lobby de cette finance à haute fréquence se contente d'expliquer qu'elle relève d'une nouvelle forme de darwinisme permettant, à terme, de situer les paramètres du marché.
En réalité, ces algorithmes ne sont d'aucun intérêt pour l'économie des gens. Ils contribuent toutefois à déterminer les cours financiers en se trompant mutuellement, en se cou-vrant, en déployant sur les marchés des manœuvres de diversion ou en raflant la mise quelques microsecondes avant qu'un algorithme rival n'officialise la prise qu'il a préparée.
Blast, par exemple, a pour fonction de démultiplier des ordres d'achat sur des plateformes boursières éparses de façon à contrecarrer toute réaction de la part d'algorithmes ennemis, tel que Sniffer, programmé pour repérer les logiques opératoires des logiciels à l'œuvre sur le marché. Devant tout cela, un malaise s'installe. Dans 5, Karp écrit qu'en cas de turbulence, les courtiers se demandent automatiquement « s'il s'agit d'un bug interne ou si cela provient du marché ».
Tant d'agitation produit des krachs boursiers éclair qui sidéreraient les populations si leur cerveau avait le temps d'en prendre conscience. Il s'agit de plongées vertigineuses des cours financiers qui se trouvent rattrapés dans la micro-seconde, de plongeons en spirale qui se réemballent aussitôt et foncent dans les hauteurs avant de tomber en chute libre. Quand la durée de ces descentes à pic est perceptible à échelle humaine, on croit rêver : le 6 mai 2010, les marchés états-uniens ont eu le temps de perdre et de reprendre en seulement dix minutes 700 milliards de dollars. Le prix des actions a alors fluctué de maniere invraisemblable : « le cours de la maison de vente aux enchères
Sotheby's s'est envolé de 34 à 10 000 dollars. Celui du consultant Accenture a dégringolé de 40 dollars a 1 cent », rapportent Lelièvre et Pilet, dans un chapitre de leur ouvrage intitulé « En attendant le krach fatal ». Les auteurs citent des polytechniciens et des ingénieurs de la finance chargés d'enseigner ces pratiques à leurs étudiants français, qui s'inquiètent les premiers d'une telle frénésie. En rien ne parvient-elle à ce à quoi elle prétend, soit la fixation des prix. Parmi eux, Nicole El Karoui parle d'un système fonctionnant en vase clos entre une poignée d'acteurs qui « ne savent pas où ils vont ».
C'est l'économie qu'on ne sait traduire en aucun terme. Aux États-Unis, en juillet 2013, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), chargée de réguler le marché des produits dérivés, a condamné un courtier à payer une lourde amende en vertu des dispositions de la loi sur la réforme financière, dite Dodd-Frank, pour avoir abusé de ces logiciels de courtage à haute fréquence.
Il a « utilisé un logiciel de courtage conçu pour placer illégalement des ordres sur les contrats à terme à la vente ou à l'achat avant de rapidement les annuler ». Il s'agissait de créer une attention factice pour des titres dont l'intéressé avait acquis des parts préalablement. Ces sanctions sont dérisoires, car le système boursier consiste aujourd'hui ni plus ni moins en une guerre pour déterminer les cours en fonction des actifs et instruments que l'on détient.
REF.: Alain Deneault, du livre: La Médiocratie.