On a déjà des éléments en physique qui nous permettent de comprendre la manière dont se construit la réalité.
Au début de la mécanique quantique, des physiciens de renom'°° ont proposé que la conscience intervienne dans cette construction. Cette idée a toutefois été combattue et même bannie lorsque la physique a découvert un mécanisme qui permet de comprendre cette construction, sans faire intervenir la conscience, mais ils constateront ensuite que ce n'est pas aussi simple.
Ce mécanisme s'appelle la décohérence, que l'on peut définir comme un processus qui transforme automatiquement le réel quantique en réalité classique, celle que l'on vit. Le réel quantique est un ensemble de particules, de trajectoires, d'événements ou d'archétypes en superposition d'états et intriqués. La superposition d'états signifie que leurs états, comme leur localisation, ne sont pas complètement définis, et la conséquence de cela est que ces états doivent être intriqués, c'est-à-dire corrélés indépendamment de leur distance. L'explication en est simple : si vous avez un potentiel de manifestation dont l'état n'est pas défini et qui entre dans la réalité en définissant son état, il va entraîner avec lui la définition des états de tous les autres potentiels interdépendants au niveau de leur manifestation. Il en résulte une intrication, c'est-à-dire une corrélation non locale entre lesdits potentiels. Cela vient du fait que la décohé-rence s'appelle ainsi parce que les états superposés en mécanique quantique s'appellent aussi des états de cohérence. En réalité, cette cohérence des états ne se manifeste qu'une fois observés, c'est-à-dire réduits à l'état classique, ceci expliquant cela. Main-tenant, pour bien comprendre la notion d'intrication qui permet de préserver cette cohérence, j'aime prendre une image qui nous parle au niveau macroscopique: si dans le futur, vous êtes amené à rencontrer une per-sonne, votre ligne de temps doit donc rejoindre la ligne de temps de cette personne. Mais si votre futur change et que vous n'allez donc plus rencontrer cette personne, il faut bien que cela joue sur la ligne de temps de l'autre personne, ce qui engendre une intrication entre vos deux lignes de temps, même si, finalement, vous ne vous êtes jamais rencontrés, ni dans le passé ni dans le futur. Ceci de manière que la décision qui a produit ce changement engendre la modification cohérente de toutes les trajectoires de vie concernées : voilà ce qui entraîne l'intrication. On pourrait donc considérer le réel quantique comme la superposition de tous les potentiels de manifestation, la question se posant de savoir comment ils ont eux-mêmes été créés. Or nous savons déjà que c'est la conscience qui configure l'univers au sein du mul-tivers. Nous savons également que c'est la conscience qui interprète le réel en espace, temps et matière. De là à supposer que les potentiels de manifestations sont créés par notre imaginaire ou nos intentions, il y a un pas que nous allons franchir assez vite.
Mais tout d'abord, revenons sur la décohérence. Nous avons vu que l'on peut considérer le futur comme partiellement quantique. Le mécanisme de décohérence, tel qu'il a été longtemps considéré, est un mécanisme qui va donc transformer dans le futur tous les potentiels quantiques intriqués en une seule réalité qui n'est plus intriquée, mais prête à être observée. Le problème est que cette vision de la décohérence, bien que partagée de manière assez consensuelle, est tout à fait inexacte. Parce qu'en réalité, comme on l'a vu au chapitre 8, la décohérence ne fabrique pas une seule réalité classique possible, mais plusieurs. Même à l'échelle macrosco-pique, il subsiste la possibilité que de temps en temps, plusieurs possibilités s'offrent à l'observation. Bien enten-du, au niveau macroscopique, ce que nous allons vivre est en général déjà déterminé par la décohérence sous la forme d'une seule réalité classique.
Mais nous avons montré qu'il peut subsister une indétermination au niveau de ce qu'on appelle des bifur-cations. Autrement dit, la transformation réalisée par la décohérence fabrique des réalités classiques, mais ne supprime pas toutes les superposi-tions. J'interprète personnellement cela comme le fait que la décohérence fabrique tout simplement un multivers classique, et non pas un univers clas-sique. C'est d'ailleurs une raison supplémentaire de considérer que le multivers nous appartient, en plus des résultats du physicien Yakir Aharonov, qui a démontré que même un potentiel de manifestation qui ne va jamais se réaliser peut influencer la réalité que nous allons vivre. Ainsi, le multivers n'est absolument pas composé d'univers séparés, comme l'ont souvent prétendu d'illustres physiciens, mais d'un ensemble d'univers correspondant à de réelles possibilités à vivre dans notre réalité.
Cette conclusion a été renforcée par mes travaux effectués à l'aide de calculs de billards, grâce auxquels j'ai montré qu'il existe deux façons de modifier la configuration d'un univers local, comme celui d'un billard juste-ment. La première est de modifier les choix qui sont faits dans cette configuration au niveau des bifurcations, et la seconde est de modifier tout simplement la destination d'une branche du multivers. Je précise qu'aux bifurcations en question, qui dans un billard correspondent à l'indétermination relative à la question de savoir si une collision s'est produite ou non, ces choix sont indépendants des lois physiques connues'°. Ni la causalité ni les équations de la physique ne déterminent ces choix qui peuvent alors être reliés à la conscience. Ce n'est absolument pas étonnant puisque nous avons vu que la conscience configure l'univers au sein du multi-vers. Car après tout, si nous vivions une réalité unique, complètement figée, où rien ne pourrait jamais être changé, quel serait l'intérêt d'être conscient ? D'un autre côté, nous avons dans ce cas besoin de comprendre comment, dans un monde de causalité, la conscience pourrait réaliser cette configuration : c'est ce qui nous a conduits à introduire le concept d'épaisseur de temps. L'idée est que si la conscience est suffisamment éveillée, elle peut être en mesure de détecter les bifurcations ou choix possibles et donc de modifier éventuellement la réalité future telle qu'elle est déjà programmée, pour provoquer un changement de ligne de temps. Il faut, pour cela, que plusieurs lignes de temps continuent d'exister pendant l'observation, censée en effet les réduire en une seule. Il faut donc que la conscience soit en avance dans le futur sur l'observation, laquelle est réalisée par le cerveau. D'où le concept d'épaisseur de temps, c'est-à-dire l'avance temporelle de la conscience dans le futur proche, dont j'ai montré qu'elle était de l'ordre de la seconde chez les êtres humains, et qu'elle était validée scientifiquement par différentes expériences, dont celles de Daryl Bem et Benjamin Libet.