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vendredi 3 juillet 2026

 

 

L’actualité que les Canadiens voient vraiment n’est plus celle que les médias publient:


Selon l’étude The News Canadians Actually See: Redefining Political Information in the Digital Age du Media Ecosystem Observatory, signée par Mathieu Lavigne, Saewon Park, Esli Chan, Sara Parker, Chris Ross, Junyan Zhu, Zeynep Pehlivan et Aengus Bridgman, l’écosystème canadien de l’information traverse une transformation profonde, où les plateformes, les influenceurs et la vidéo courte redéfinissent ce que plusieurs Canadiens considèrent désormais comme des nouvelles.

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Le constat central est simple, mais lourd de conséquences : l’information journalistique perd de la visibilité sur les réseaux sociaux, et elle n’est pas remplacée par un vide. Elle est remplacée par d’autres formes de contenus, souvent plus personnelles, plus émotionnelles, moins sourcées et mieux adaptées aux logiques d’engagement des plateformes. L’étude s’appuie sur deux bases principales : un sondage national représentatif mené auprès de 1 518 Canadiens, ainsi qu’un corpus de 8 961 693 publications provenant de 856 organismes de presse canadiens sur Facebook, Instagram, X, YouTube, TikTok et Bluesky, de janvier 2023 à décembre 2025.

Depuis 2023, plusieurs chocs se superposent. Le blocage des nouvelles par Meta a retiré Facebook et Instagram d’une partie importante de la circulation officielle des contenus journalistiques au Canada. Sur X, les publications des médias ont aussi chuté, dans un contexte où la plateforme défavorise les liens externes et où plusieurs organisations médiatiques se sont éloignées du service. En parallèle, les jeunes Canadiens s’informent de plus en plus par de courtes vidéos, des mèmes, des publications d’influenceurs ou des contenus de type commentaire, des formats qu’ils sont davantage susceptibles de considérer comme des nouvelles.

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Cette évolution modifie la définition même du mot « nouvelle ». Pour les chercheurs, il ne s’agit plus d’une catégorie unique et stable. L’étude traite plutôt les nouvelles comme un continuum, allant de toute information sur un événement d’actualité jusqu’à un contenu vérifié, attribué et produit par une organisation journalistique respectant des normes professionnelles. Cette nuance est importante : le public ne distingue pas toujours clairement entre reportage, opinion, réaction personnelle, commentaire, vidéo explicative ou contenu généré par l’IA.

Les différences générationnelles sont marquées. Les publications de médias traditionnels demeurent les plus susceptibles d’être considérées comme des nouvelles, avec des scores supérieurs à 7 sur 10 dans tous les groupes d’âge. Mais les plus jeunes élargissent davantage la catégorie. Les 18 à 34 ans sont plus enclins que les 55 ans et plus à considérer comme des nouvelles des vidéos en direct publiées par des inconnus, des contenus d’influenceurs, des mèmes ou même certains contenus générés par l’IA.

L’exposition joue aussi un rôle. Plus les répondants rencontrent souvent un type de contenu, plus ils sont susceptibles de le classer comme de l’information. Cette relation est particulièrement forte pour les contenus d’influenceurs. L’IA fait exception : même lorsqu’ils y sont exposés, la plupart des Canadiens refusent encore de considérer les contenus générés par l’IA comme de véritables nouvelles, ce qui suggère un déficit de crédibilité persistant.

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Le recul de l’offre journalistique sur les réseaux sociaux est mesurable. Sur Facebook, les publications des organismes de presse ont chuté de 65 % entre janvier 2023 et juillet 2024, dernier mois complet couvert pour cette plateforme. Sur Instagram, la baisse atteint 74 % sur l’ensemble de la période. Sur X, l’activité de publication des médias canadiens a diminué de 55 % entre janvier 2023 et décembre 2025.

D’autres plateformes prennent de l’importance, mais elles ne comblent pas entièrement le vide. Bluesky, YouTube et TikTok enregistrent une hausse de l’activité des médias. En décembre 2025, Bluesky représente environ 25 % des publications des organismes de presse suivis par l’étude. YouTube atteint 9,3 % et TikTok seulement 1 % des publications, même si ces deux plateformes jouent un rôle beaucoup plus important du côté de l’engagement.

Cette fragmentation a un effet particulièrement dur sur l’information locale. Les chercheurs constatent que les médias de petites villes et de milieux ruraux sont moins présents sur les nouvelles plateformes et disposent de moins de ressources pour produire des vidéos, qui sont aujourd’hui au cœur de l’engagement. Dans les six mois suivant le blocage des nouvelles par Meta, l’engagement envers les contenus de médias dans les petits marchés a chuté de 89 % dans les régions rurales et dans les villes moyennes, contre 48 % dans les grands centres urbains.

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Le problème n’est pas seulement l’offre. Il y a aussi la perception du public. Une grande partie des Canadiens ne comprend pas clairement quelles plateformes permettent encore aux médias de publier. Seulement 41 % des utilisateurs de Facebook et 26 % des utilisateurs d’Instagram savent que les médias canadiens ne peuvent plus y publier officiellement des nouvelles. En revanche, plusieurs croient encore que les médias peuvent le faire, ou répondent qu’ils ne savent pas.

Les personnes conscientes du blocage se sont toutefois en partie adaptées. Parmi les utilisateurs de Facebook et d’Instagram qui savent que les nouvelles y sont bloquées, 45 % disent consulter directement les sites d’information, 36 % utilisent une application de nouvelles, 19 % suivent directement des journalistes, 17 % se tournent vers une autre plateforme sociale et 11 % disent compter davantage sur les balados.

L’étude montre aussi que les habitudes d’information varient fortement selon l’âge. L’exposition hebdomadaire aux sources numériques atteint environ 80 % dans tous les groupes, mais les plus jeunes rencontrent plus souvent l’information politique par les réseaux sociaux. Les 18 à 34 ans citent notamment Instagram, YouTube, TikTok et Facebook comme espaces importants d’information politique. Les 55 ans et plus, eux, se tournent davantage vers les sites de nouvelles nationaux et locaux.

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Un autre signal mérite attention : les Canadiens sont presque divisés également entre ceux qui cherchent activement les nouvelles, ceux qui ne les cherchent ni ne les évitent, et ceux qui les évitent. Le clivage générationnel est net. Les 55 ans et plus sont plus nombreux à chercher l’information, alors que les 18 à 34 ans sont plus nombreux à l’éviter.

Les fils d’actualité ne correspondent pas toujours à ce que les Canadiens disent vouloir voir. Les contenus issus des médias traditionnels sont les plus fréquemment rencontrés, mais les contenus générés par l’IA, les mèmes, les publications d’influenceurs et les messages d’inconnus apparaissent presque aussi souvent dans les fils politiques. Or les répondants souhaitent surtout voir davantage de contenus provenant des médias traditionnels et de leurs proches. À l’inverse, 74 % souhaitent voir moins de contenus générés par l’IA et 60 % moins de publications d’utilisateurs inconnus.

La vidéo courte s’impose comme un format clé. Les organismes de presse continuent de publier beaucoup de textes et de liens, surtout sur X et Bluesky, mais la part de leurs publications vidéo est passée de 3 % en janvier 2023 à 13 % en décembre 2025. Même minoritaires, ces vidéos génèrent désormais 90 % des mentions « J’aime » reçues par les contenus des médias. TikTok joue ici un rôle majeur : la plateforme représente 77 % de tous les « J’aime » reçus par les publications des organismes de presse.

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Lors des grands événements, les médias conservent cependant une force importante sur certaines plateformes. L’étude a identifié 135 événements majeurs entre 2023 et 2025, dont 48 liés à la politique canadienne, 27 à la politique américaine, 19 à l’international, 13 à l’économie et 11 à l’environnement. Ces événements servent de test pour voir si les citoyens se tournent encore vers les médias lorsque l’actualité s’accélère.

Les résultats varient beaucoup selon la plateforme. Sur X et Bluesky, les influenceurs dominent l’engagement, même lorsque les médias publient davantage. Sur X, les influenceurs captent 89 % de l’engagement lié aux événements étudiés. Sur Bluesky, ils en captent 97 %. Sur YouTube et TikTok, le rapport s’inverse : les médias obtiennent 68 % de l’engagement sur YouTube et 88 % sur TikTok lors des grands événements.

Cette distinction est essentielle. Les médias ne sont pas absents du nouvel environnement numérique. Ils peuvent encore dominer l’attention lorsque l’actualité devient urgente, surtout en vidéo. Mais ils ne contrôlent plus la circulation générale de l’information politique. Sur certaines plateformes, les logiques d’engagement avantagent les personnalités, les commentateurs et les créateurs capables d’incarner l’information dans une relation directe avec leur public.

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L’analyse du contenu confirme que médias et influenceurs ne produisent pas la même chose. Les chercheurs ont codé 213 000 transcriptions vidéo de YouTube et TikTok publiées en 2025, puis ont concentré l’analyse sur les contenus politiques et d’affaires publiques. Les vidéos ont été évaluées selon plusieurs dimensions, dont la fonction du contenu, le sourçage, la spécificité, la contextualisation et l’intensité émotionnelle.

Les écarts sont nets. Les contenus des médias sont dominés par le reportage, qui représente 80 % des segments analysés. Chez les influenceurs, les contenus sont répartis entre opinion, reportage et analyse. Le fossé du sourçage est encore plus frappant : 76 % des contenus d’influenceurs présentent de l’information sans attribution, contre 31 % pour les médias. Les médias citent plus souvent des sources nommées ou produisent du reportage original.

Les influenceurs obtiennent aussi un score plus élevé d’intensité émotionnelle. Cela ne signifie pas que tout contenu d’influenceur est de mauvaise qualité. Les chercheurs prennent soin de noter qu’une partie de ces créateurs produit des analyses substantielles, bien contextualisées et utiles. Mais, en moyenne, leur fonction diffère de celle du journalisme : ils commentent, interprètent, personnalisent et mobilisent davantage qu’ils ne documentent de première main.

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L’étude signale aussi une différence entre médias accrédités et non accrédités. Les médias accrédités consacrent 82 % de leur contenu au reportage, contre 54 % pour les médias non accrédités, qui accordent plus de place à l’opinion et à l’analyse. Les médias non accrédités affichent aussi une intensité émotionnelle plus élevée, ce qui les place, selon les chercheurs, dans une zone intermédiaire entre le profil des influenceurs et celui des médias accrédités.

La conclusion générale est que le Canada ne vit pas seulement une crise de distribution de l’information. Il vit une transformation de la définition sociale de l’information. Les plateformes décident de ce qui circule. Les publics s’adaptent plus ou moins consciemment. Les médias perdent certaines voies d’accès. Les influenceurs gagnent en influence. Et la vidéo courte devient l’un des principaux formats de captation de l’attention.

Cette étude comporte aussi des limites. Le sondage repose sur un panel en ligne non probabiliste de Léger, même si les données ont été pondérées pour correspondre aux repères démographiques de Statistique Canada. L’analyse de contenu s’appuie sur un modèle de langage, Qwen3.6-35B-A3B, et certaines dimensions qualitatives gagneraient à être validées plus largement par des humains. Les données Facebook s’arrêtent en août 2024 en raison de la fermeture de l’API CrowdTangle, et l’engagement est mesuré par les « J’aime », ce qui ne reflète pas toute la portée réelle des contenus.

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Pour les médias canadiens, le message est clair, être présent ne suffit plus. Il faut être visible dans les formats où l’attention se déplace, sans abandonner les normes qui distinguent le journalisme du commentaire. Pour les plateformes, l’étude pose la question de leur responsabilité dans la circulation de l’information civique. Et pour les citoyens, elle rappelle une réalité moins confortable : l’actualité que nous voyons n’est pas seulement celle qui est produite, mais celle que les plateformes choisissent de rendre visible, que les créateurs reformulent, et que nos habitudes finissent par normaliser.

Source : The News Canadians Actually See

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